Les Taut't Batu


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« Ce petit groupe de deux cents personnes vit depuis des siècles replié dans la vallée decSingnapan, au pied du mont Mantalingajan (2 054 mètres), isolé du reste du monde. Là, ils se sentent protégés des agressions extérieures et ont construit une micro-société où la vie quotidienne témoigne d'une grande harmonie. Pourtant, elle est rude à Singnapan : pendant sept mois, il faut défricher l'épaisse forêt tropicale à la hache, creuser la terre à la houe, semer, récolter à la main le riz, le manioc, l'igname. Sans oublier la chasse et la pêche qui apportent un complément de nourriture.

Quand au reste de l'année, ces montagnards le passent dans les cavernes d'altitude, afin d'échapper aux pluies torrentielles de la mousson d'été qui tombent sans discontinuer d'août à fin décembre et détruisent quelques fois leurs maisons sur pilotis de la vallée. Surtout, cette transhumance permet aux Tau't Batu d'échapper à la foudre, signe maléfique selon leur cosmogonie. Lancée par le terrible dieu du tonner Duldug, elle a fait, dans le passé, quelques victimes. Aussi, dès la fin des récoltes, en juillet, ils grimpent avec tout ce qu'ils peuvent récupérer dans ces grottes secrètes creusées dans les falaises par les eaux d'infiltration. Un long hivernage commence dans ces labyrinthes, royaumes des génies et des chauves-souris.

Taut't Batu Si ces cavités jouent le rôle primordiale dans la vie de ce peuple, celui-ci se garde bien d'en signaler la présence aux étrangers. Pendant tout cet exil, les Tau't Batu se livrent à leur passe-temps favori : la musique et l'artisanat. Artistes, ils raffolent de poésies qu'ils nomment « fleurs de la parole », et dévident pendant des heures entières d'interminables épopées. Ils chantent ainsi les exploits de leurs héros mythiques, beaux et valeureux jeunes gens aux prises avec les démons (saïtan et langgam), suppôt du mal Magdadal. Confrontés avec la société de consommation, ils en sont plutôt revenus perturbés. En allant troquer ses légumes dans un village de la côte, un Tau't Batu fut convié à apprécier les merveilles de la technologie moderne chez le seul commerçant disposant de l'électricité. Celui-ci ne trouva rien de plus intelligent à montrer qu'un programme vidéo pornographique à celui qu'il prenait pour un primitif. Plus récemment, des missionnaires de la secte protestante de l'Assemblée de Dieu, qui travaille à soulager la misère dans les bidonvilles de Manille, se sont installés sur la côte de Palawan. En entament leur programme d'évangélisation, ils ont aussi commencé à pénétrer la communauté des Tau't Batu, la plongeant dans l'inquiétude : ces Philippins les ont traités de « sauvage » en leur prophétisant les flammes de l'enfer.
[...]

Depuis l'arrivée de ses missionnaires, les Tau't Batu songent à retourner dans la montagne et à s'y installer définitivement pour ne pas être repérés. »

Jean-Claude Klotchkoff
[GEO n°181 - mars 1994]
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