« C'est à 10 000 km de Moscou, au pied des volcans, au coeur de la toundra, il y a les vieux frères des premiers américain : Itelmènes, Evènes, Tchouktches, Koryaks... Ceux qui ont survécu aux massacres des bolcheviques. Ceux qui, aujourd'hui, revendiquent le droit de vivre comme avant. Comme toujours. Loin de Marx et du Coca-Cola. Près de la nature et des "esprits". à noter aussi que le Kamtchatka est le paradis de la faune sauvage avec notamment 20 000 ours bruns et les chasseurs richissimes viennent y pratiquer leur "sport" (300 ours décimé tous les ans).
Arrivée d'Asie centrale il y a quatorze mille ans, les Itelmènes ont échappé de justesse à l'anéantissement. Regroupés sur la côte ouest, le long des rivages de la mer d'Okhotsk, les Itelmènes font sécher des saumons pêchés pendant la saison d'été et qui leur serviront d'aliment de base pendant l'hiver. Réhabilités par la perestroïka, les indigènes du Kamtchatka peuvent pêcher autant qu'ils le veulent alors que Russes et Ukrainiens sont soumis à des quotas drastiques. A l'arrivée des Russes au XVIIe siècle, ce peuple, parlant une langue originale des idiomes paléo-sibérien, comptait 12700 individus. Ils ne sont plus que 1 400 au Kamtchatka (2 500 dans toute l'ex-URSS) décimés depuis le XVIII siècle par les épidémies, la russification forcée puis la déportation bolcheviques.
En face de l'Amérique, l'austère pays des Koryaks n'est épargné par les tempêtes que trois mois par an. Tout au nord du Kamtchatka, les déferlantes de la mer de Béring butent sur les falaises de la région autonome des Koryaks qui regroupe 34000 habitants. La mer d'Okhotsk à l'ouest et la mer de Béring à l'est ne sont navigables qu'en été, seule période autorisant l'approvisionnement des petites villes en charbon. Commencé ici en 1651 à proximité de l'Alaska où les tsars avaient implanté quelques colonies russes, la colonisation du Kamtchatka ne sera terminée qu'au début du XVIIIe siècle et la province rattachée définitivement à la Russie en 1708. Son nom viendrait d'un chef cosaque, Ivan Komchatoy.
On trouve au Kamtchatka les six sortes de saumons du Pacifique et les plus raffiné des « red caviars » (les oeufs de saumon). Il y a aussi de l'or, beaucoup d'or, particulièrement dans les régions des Koryaks au nord et dans le district Bystrinski au centre. Là, le taux concentration du métal précieux atteindrait le chiffre exceptionnel de 50 grammes par mètre cube. Les Soviétiques avaient déjà entrepris d'exploiter ces richesses, causant de sérieux dégâts à l'environnement. Ils ne sont même pas souciés d'enclore les trous géants qui tiennent lieu d'entrées de mines. Du coup, les rennes s'y fracassent allégrement les tibias. Avec la chute du communisme et un léger début de reconnaissance des droits ancestraux des autochtones, les choses commencent à changer. Mais les Koryaks craignent toujours qu'en creusant des mines on ne réveille les volcans assoupis.
Les Koryaks entretiennent une tradition très particulière lors de la chasse aux rennes qui leur procure peau et viande pour survivre dans un milieu aussi rude. Après la mort de l'animal, un parent donne le baptême du sang à un jeune garçon. Les Koryaks affirment que tant qu'il y aura des rennes et des fêtes, ils demeureront un peuple uni. Depuis cinq ans [l'article date de 1995], les «indigènes» du Grand Nord redécouvrent les cérémonies chamaniques de leurs pères qui leur permettent de communiquer avec les esprits, en utilisant notamment des champignons hallucinogènes.
Le renne qui fournit viande et fourrure aux peuples du Grand Nord est l'élément essentiel de la culture des pasteurs Koryaks (comme le bison pour leurs cousins les indiens d'Amérique). Lors des cérémonies, pendant la belle saison, les femmes donnent à boire aux animaux sacrifiés pour qu'ils ne manquent de rien lors de leur passage dans l'autre monde.
En équarrissant les rennes lors des fêtes,
les femmes Koryaks leur demandent pardon
Lors des célébrations d'Anomneginin (fin du printemps) et de Konnaytat (fin de l'été), ce sont les femmes qui dépècent soigneusement les rennes sacrifiés. Chaque partie du corps est spécialement orientée : les bois de la tête, sont, par exemple, disposés face à l'est. Ce jour-là, la consommation de la viande crue s'apparente également à une prière rituelle afin d'honorer l'animal que la rudesse de la vie les oblige à tuer.
« Sous l'influence des Soviétiques nous avons perdu en grande partie le sens profond de ces danses.
Les maîtres de ballet du Bolchoï, attirés par les chorégraphies "natives", n'en ont retenu que le décorum :
les vêtements en peau de renne et les colliers de perles, plus l'exotisme "animal" des gestes. Ils n'en
ont pas compris l'âme. Ces danses sont comme des prières. Normalement chaque famille a la sienne. »
[Valera, Koryak et chorégraphe]
Las de voir leur patrimoine pillé par des artistes officiel, les vieux, qui ne tenait pas à cette sorte de
mise au musée, surtout après les souffrances infligées par les communistes, ont peu à peu cessé de
confier à leurs enfants les menus détails et les codes symboliques de ces danses. Il n'y a plus que dans
les extrêmes districts de Olioutorski et Penjiski, sur la frontière avec la Tchoukotka et la région de
Magadan, que ces étranges ballets chamaniques sont encore spontanément exécutés.
Régulièrement, Valera prend son bâton de pèlerin, plus un traîneau à chiens, un canoê ou un hélico, et
arpente le Nord pour trouver ses frères et apprendre. « Je n'écris pas des chorégraphies, précise-t-il, je
poursuis un rêve, une quête. Pour témoigner que les "petits peuples" existent, qu'ils sont la solution à
la vie qu'on nous à imposée. »
[...]
« Allez dans le Nord, murmure-t-il à Slava. Là-haut, les Koryaks communiquent toujours avec l'esprit des rennes. Ils respectent les lois sacrées. Ils sacrifient des rennes blancs pour honorer le ciel et le soleil. Des rennes noirs pour les montagnes, la terre et la mer... Il y aura, à la fin de l'été, une fête exceptionnelle. »
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