« Quand les Européens sont arrivés aux Amériques, au XVIe et XVIIe siècles, ils sont
importés les lois de l'inquisitions qui interdisaient l'usage de plantes psychoactives induisant des états
modifiés de conscience. L'Eglise qualifiait d'hérétique et condamnait l'usage de plantes psychotropes
destinées à guérir tout individu. Notre culture n'est donc pas la première à être horrifiée par
ces états modifiés que provoquent les hallucinogènes.
Mais on a beaucoup à apprendre de tels patriciens, de ces shamans indigènes. Ils se transmettent de
génération en génération leur connaissance des plantes. Nous avons beaucoup à apprendre des "primitifs".
Ces prétendus primitifs ont sans doute un savoir auquel nous n'avons pas accès, nous qui nous prétendons
évolués. Cette connaissance nous permettrait de mieux comprendre, de découvrir de nouvelles thérapies,
dont la société entière pourrait bénéficier. »
Charles Grob, professeur en psychiatrie, Los Angeles
« La principale énigme que je rencontrai au cours de ma recherche sur l'écologie des Ashninca fut, ainsi, la suivante : ces gens extrêmement pratiques, vivant en quasi autarcie dans la forêt amazonienne et répondant habituellement avec franchise à mes questions, affirmait que leur remarquable savoir botanique provenait des hallucinations induites par certaines plantes. Comment cela pouvait-il être possible ?
Cette questions était d'autant plus intrigante que les connaissances des peuples indigène d'Amazonie n'avait cessé d'étonner les botanistes – comme l'illustre l'exemple de la composition chimique de l'ayahuasca. En effet, cette mixture hallucinogène, connue sans doute depuis des millénaires, est une combinaison de deux plantes ; la première contient une hormone sécrétée naturellement par le cerveau humain, la diméthyltryptamine, qui est toutefois inactive par voie orale, puisqu'elle est inhibée par une enzyme de l'appareil digestif, le monoamine oxydase. Or, la seconde plante de la mixture contient précisément plusieurs substances qui protègent l'hormone de l'assaut de cette enzyme. Cela a fait dire à Richard Evans Schultes, l'ethnobotaniste le plus renommé du vingtième siècle : "On se demande comment des peuples de sociétés primitives, sans connaissance ni de chimie, ni de physiologie, ont réussi à trouver une solution à l'activation d'un alcaloïde via un inhibiteur de monoamine oxydase. Par pure expérimentation [6,4 milliards de possibilités !] ? Peut-être pas. Les exemples sont trop nombreux et pourraient le devenir encore plus avec des recherches supplémentaires".
Voici donc des gens sans microscope électronique ni formation en biochimie, qui choisissent les feuilles
d'un arbuste parmi les quelques quatre-vingt mille espèces amazoniennes de plantes supérieures, contenant
une hormone cérébrale précise, qu'ils combinent avec une substance bloquant l'action d'une enzyme précise
de l'appareil digestif, trouvée dans une liane, dans le but de modifier délibérément leur état de
conscience.
C'est comme s'ils connaissaient les propriétés moléculaires des plantes et l'art de les combiner.
Et lorsqu'on leur demande comment ils savent ces choses, ils répondent que leur savoir provient directement
des diverses plantes hallucinogènes.
[...]
Les compagnies pharmaceutiques et biotechnologiques les plus en vue déclaraient haut et fort leur intentions de commercialiser les produits naturels des indiens d'Amazonie à un prix "juste". Par ailleurs, des ethnobotanistes et des anthropologues, qui avaient examiné la question de la rémunération équitable de la "propriété intellectuelle" des peuples indigènes, avançaient des chiffres impressionnants : 74 % des remèdes ou des drogues d'origine végétale utilisés dans la pharmacopée moderne ont été découverts en premier lieu par les société "traditionnelle". A ce jour, moins de 2 % de toutes les espèces végétales ont subi des tests scientifiques complets en laboratoire. La grande majorité des 98 % restants se trouvent dans la forêt tropicale, là où est concentrée la plus forte biodiversité.
En réalité, le monde scientifique, industriel et politique venait de s'éveiller au potentiel économique des
gènes des plantes tropicales. En effet, la biotechnologie développée au cours des années 1980 ouvraient de
nouvelles possibilités dans l'exploitation des ressources naturelles. La biodiversité des forêts tropicales
représentait subitement une fabuleuse source de richesses inexploitées. Sans le savoir botanique des peuples
indigènes, les biotechniciens en serait réduits à tester au hasard les propriétés médicinales des quelques
250 000 espèces de plantes de la planète.
[...]
La plupart du temps, on rechigne à reconnaître que les indiens vivant à l'âge de pierre aient pu développer quoi que ce soit. Selon les théories habituelles, ce serait en expérimentant au hasard que ces cultures « primitives » seraient tombées sur des molécules toutes faites par la nature. Dans le cas du curare (un paralysant musculaire développer par les indigènes, utilisé aujourd'hui en chirurgie), cet argument paraît peu probable. D'une part, il existe à travers l'immensité du bassin amazonien une quarantaine de genres de curare, élaborés à partir de quelques 70 espèces végétales différentes. D'autre part, lorsque l'on examine les techniques de sa préparation, il devient évident qu'il n'y a pas beaucoup de place pour le hasard. Par exemple, pour fabriquer le genre de curare utilisé par la médecine occidentale, il est nécessaire de combiner plusieurs plantes et de les cuire dans de l'eau pendant 72 heures, tout en évitant soigneusement de respirer les vapeurs parfumées, mais mortelle, que la mixture dégage. De plus, le produit final, qui se présente sous la forme d'une pâte concentrée, n'est actif que par voie sous-cutanée. Si on l'avale ou si on l'étale sur sa peau, par exemple, il est anodin.
Comment des chasseurs de la forêt tropicale, soucieux de préserver avant tout la qualité de la viande, ont-ils pu même imaginer une solution intraveineuse ? Lorsque l'on questionne ces peuples sur l'invention de cette substance, ils répondent quasi invariablement que son origine est mythique. Ainsi, les Tukano de l'Amazonie colombienne disent que c'est le créateur de l'univers lui-même qui a inventé le curare, et qui le leur a donné. »La science moderne refuse de croire que les remèdes mis au point par ces peuples, et utilisés aujourd'hui par la médecine occidentale, puissent être d'origine chamanique. Ils sont plus ou moins d'accord pour avouer leurs incroyables connaissances en biochimie mais n'acceptent pas l'idée que ce savoir est tirés d'hallucinations sans pour autant donner d'autre explication que celle du pur hasard, encore plus improbable étant donné la complexité des mélanges. À travers le globe de nombreux peuples font appellent à leurs chamanes mais l'utilisation d'hallucinogènes n'est pas visible partout. D'autres moyens comme les danses, les chants et la méditation leur permettent d'entrer en transe.
Dans une enquête qui s'étale sur 10 ans, de la forêt amazonienne aux bibliothèques d'Europe, Jeremy Narby réunit suffisamment d'indices pour être convaincu que la réponse à l'énigme se trouve dans l'ADN, la molécule de vie présente dans chaque cellule de chaque être vivant. Son hypothèse ouvre de nouvelles perspectives sur la biologie, le savoir des peuples indigènes, l'anthropologie et les limites du rationalisme. Les serpents entrelacés représenteraient la double hélice de l'ADN ! En poursuivant ces recherches, l'auteur de ce livre remarqua qu'à travers les millénaires, tout autour de la planètes ce symboles fut observer, graver sur des temples en Egypte, chez les Mayas, les Shipio-Conibo, les Aztèques, les Aborigènes australiens pour ne citer qu'eux. Même à des endroits ou les serpent ne fut jamais observé comme dans les grandes plaines sibériennes.
Les indigènes d'Amazonie, comme sûrement de nombreux autres peuples, aurait donc connue l'existence de l'ADN et des chromosomes (visibles sur de nombreuses peintures et sculptures) des milliers d'années avant que nos laboratoires ne les aient observé dans leurs microscopes électroniques. Ce serait cet oeil cosmique qui perça le mystère du vivant... ? Aucune autre théorie ne peut expliquer comment ces peuples parviennent à mettre au point de tels remèdes que nos meilleurs laboratoires n'auraient jamais découvert sans un délai d'expérimentation qui se contrait au minimum en siècle !« Certains biologistes décrivent l'ADN comme une "forme ancienne et élevée de biotechnologie",
qui contient, à volume égal, "jusqu'à cent mille milliards de fois plus d'information que nos puces
informatiques les plus sophistiquées". Peut-on encore parler de "technologies" dans ces circonstances ? En
fait, oui, parce qu'il n'y a pas d'autres mot pour ce support informatique capable d'autoduplication. La
molécule d'ADN, large d'une dizaine d'atomes, constitue une sorte de technologie ultime : elle est
organique et si miniaturisée qu'elle s'approche des limites mêmes de l'existence matérielle.
[...]
Les enzymes de lecture ne lisent que les passages de l'ADN qui codent pour la construction de protéines et
d'enzyme. Ces segments, appelées « gènes », représentent seulement 3 % du génome humain. Les 97 % restants
ne sont jamais lus ; leur utilité demeure mystérieuse. »
Jeremy Narby
Selon les preuves archéologiques réunis en Equateur par Naranjo (1986), les peuples amazoniens utilisent
l'ayahuasca depuis 5 000 ans.
Lévi-Strauss (1950) écrit : "Peu de peuple primitifs ont acquis une connaissance aussi complète des
propriétés physiques et chimiques de leur environnement botanique d'Amériques du sud".
"Il est probable que le schéma [de Jeremy Narby] soit encore très imparfait, partiellement ou totalement
erroné, il n'empêche que l'on est forcé de se demander si l'auteur n'a pas mis le doigt sur quelque chose
de fondamental. Et je dis bien fondamental, car alors nous n'aurions jamais été aussi près d'aboutir à la
grande synthèse, à la Connaissance. (...) De quoi travailler, réfléchir, méditer pendant des mois."
Jean-Pierre Dufaure, biologiste moléculaire au CNRS
« Jace Callaway, docteur en pharmacologie à l'université de Kuopio en Finlande,
et Charles Grob, psychiatre en activité à l'hôpital de Thorens à Los Angeles, ont participé au Brésil
Hoasca Project, la plus importante étude expérimentale sur l'ayahuasca jamais réalisée. Ils ont, pendant
des mois, suivi 15 utilisateurs de la plante, procédé à des analyses de sang, des électrocardiogrammes,
surveillé la pression sanguine, et suivi psychiatriquement ces individus. Avant et après la session ils
ont procédé, sur un sujet, à un scanner du cerveau. Les résultats sont exemplaires : l'ayahuasca ne
provoque ni accoutumance, ni toxicité physiologique. Au contraire les niveaux de sérotonine, notre
antidépresseur naturel, qui normalement baisse après l'usage de toutes les drogues connues, était ici en
augmentation dans le sang. Des modifications physique temporaire du cerveau avaient été enregistrée, elles
signalaient un accroissement provisoire des neurorescepteur alloués à cette même sérotonine. Ces découvertes
sont proprement révolutionnaire sur le plan des potentiels thérapeutiques. »
Jan Kounen
[tiré du film D'autre Mondes]
J'ai cherché davantage d'informations par rapport aux données fournis par J. Narby concernant le symbole du serpent et sa présence dans d'autres mythologies, bien que de nombreux peuples chamaniques utilisent d'autres images que le serpent cosmique pour expliquer les origines de la vie, parlant notamment d'un arbre, d'une corde, d'une liane, d'une échelle ou encore d'un escalier d'origine céleste qui relie le ciel et la terre, en tout cas en symbolisant bien le lien entre les deux mondes du plus profond de la Terre au fin fond du cosmos. Chacun son interprétation.
Egypte ancienne

Amon, le dieu créateur est associé à un grand nombre de légendes et fut parfois identifié à Kematef, le dieu serpent primordial qui fécondi l'oeuf cosmique. [le dessin ci-contre ne représente pas le dieu Amon]
Légende originale : « Le serpent cosmique 'fournisseur d'attributs' »,
d'après Clark (1959)
Amérique Centrale

Quetzalcoatl (le serpent à plumes), symbole de l'union de la terre et du ciel, qui devint la plus importante des divinités de la région toltèque. Aussi souvent considéré comme le dieu de l'étoile du matin et son jumeau, Xolotl, celui de l'étoile du soir (en fait la planète Vénus).
Quetzalcoatl sur un temple Aztèque
Chine
Le dragon est symbole de vie et de puissance. Selon l'histoire chinoise, les dragons asiatiques furent
présents à la Création et partageaient la Terre avec l'espèce humaine. Comme le serpent occidental, le
dragon fut rattaché au développement de l'homme ; et ce fut le dragon qui lui apprit les arts essentiels
tels que comment faire le feu, comment tisser des filets de pêche et comment faire de la musique.
Afrique
Des légendes de dieux serpents et de jumeaux abondent aussi partout dans la mythologie et la religion
africaine. Certaines tribus tracent leurs ancêtres à des gens ressemblant à des reptiles. Pour les Kumbis,
les premiers hommes que Dieu créa possédaient des queues. La tribu Ewe-Ho décrit des hommes avec des
queues qui descendirent sur la Terre à l'aide d'une corde. Pour les Jaggas, leurs ancêtres descendirent
sur la Terre à l'aide d' un fil de toile d'araignée : l'ancêtre s'appela « celui à la queue ».
Jumeaux, serpent primordial, oeuf cosmique, création, corde...
je n'ai pas terminé de trouver des rapprochements (trop hâtif?) et des correspondances entre les
histoires de l'origine cosmique de la vie chez d'autres peuples de la Terre. Même si les mots changent,
le sens lui reste souvent très proche.
De simples coincidences ? Il serait trop simpliste de résumer tout ça ainsi, d'autant plus que leurs
connaissances dans de nombreux domaines dépassent encore largement les notres.
Ces courbes d'une grotte en Espagne évoquent les visions du premier stade de la transe chamanique. Science et Vie n°1055 - Aout 2005
Une toile du peintre et chamane péruvien Pablo
Amaringo connu pour faire ressortir un nombre considérable de détails en se remémorant ses prises
d'Ayahuasca.

L'Ayahuasca est un breuvage hallucinogène très puissant utilisé aussi bien par les shamans du bassin amazonien que par des thérapeutes nouvelle vague, des réalisateurs de cinéma comme Jan Koenen (auteur du film Blueberry) et des jeunes « intellectuels » de la bourgeoisie bohème. Au delà du phénomène de mode, nous sommes en présence d'un psychotrope extrêmement troublant et mystérieux qui a suscité autant de débats que le Peyolt façon Castaneda ou le LSD façon Leary. Des débats dans lesquels la science vient parfois au secours du « surnaturel ».
Quand on parle LSD, mescaline, Ayahuasca, psychédélisme, les gens frémissent de crainte ou de dégoût. Pour la plupart d'entre nous, les substances hallucinogènes naturelles ou synthétiques sont vaguement connotées négativement : un parfum d'illégalité, de débauche, de criminalité, de déchéance, de folie et de dérives psychiatriques émanent de ces univers narcotico-onirique. Ce n'est que récemment, avec une « nouvelle » anthropologie, avec le regard envieux des trusts pharmaceutiques sur la richesse des plantes magiques des forêts pluviales et certaines révélations sur le passé de certains services secrets que l'on s'est aperçu que les hallucinogènes étaient avant tout un instrument de pouvoir. Pouvoir de manipulation des esprits, pouvoir hypnotique, pouvoir financier, pouvoir curatif, pouvoir de divination, pouvoir religieux, pouvoir symbolique, que cela soit le LSD, l'Ayahuasca ou encore la Mescaline, toutes ces substances cachent dans les intimes replis de leur richesses en alcaloïdes de véritables puissances, des univers insoupçonnés, des dangers et des merveilles sans nom et sans nombre que cette série d'articles va tenté d'approcher. Nous pourrions vous dire qu'à Karmapolis, nous avons expérimenté il y a déjà un certain temps certains aspects de certaines de ces substances. Nous pourrions dire que nous en parlons en connaissance de cause. Mais cela pourrait nous desservir car il n'y aurait qu'un pas à franchir pour nous cataloguer comme des doux dingues, aventuriers à la petite semaine, drogués de pacotille aux mobiles peu clairs alors que nous voulions simplement comprendre de quoi il en retournait. C'est certes une « révélation », un « outing » anecdotique et par simple honnêteté, nous préférons ne pas « taire » nos incursions menés en territoires hallucinogènes, incursions motivées par une insatiable curiosité et qui se sont soldées par bien plus de questions à l'arrivée qu'au départ. C'est pourquoi, nous préférerons céder la parole à d'autres, aux spécialistes, témoins, chimistes, anthropologues, toxicomanes qui ont flirté avec les paradis des plantes sacrées.
Ce premier volet est consacré à l'Ayahuasca ou encore Yage (et bien d'autres noms Jurema, Daime etc... au gré des ethnies amazoniennes), une très étrange substance, sans doute un des hallucinogènes les plus puissants (avec l'Iboga d'Afrique de l'Ouest que nous évoquerons aussi dans ce premier volet mais très brièvement) tiré d'un mélange de feuilles et de lianes, un cocktail végétal différemment dosé selon les ethnies que l'on trouve depuis le bassin amazonien jusqu'en Amérique centrale. On peut même dire qu'il y a autant d'Ayahuasca qu'il y a de tribus, chaque clan ayant sa petite recette, son propre rituel. Certaines tribus prennent l'Ayahuasca seule ou combinée avec du tabac ou du cannabis (appelé Santa Maria) pour potentialiser les effets. Quant au tabac, il ne s'agit pas de la variété industrielle mais bien de feuilles de tabac sauvage que l'on trouve dans la jungle, possédant des concentrations massives en nicotine et autres alcaloïdes, un tabac qui aurait de véritables effets stimulants, psychoactifs voire légèrement hallucinogènes ... (suite)Expérience chamanique chez les Indiens Conibos d'Amazonie péruvienne. Par Michael Harner.
Michael Harner, anthropologue américain, a fait le récit de son séjour chez les Indiens jivaros
d'Amazonie péruvienne dans "Chamane" en 1982, (traduction, par Zéno Bianu, de l'ouvrage original "The Way
of the Shaman"), dont le texte ci-dessous est un extrait adapté.
Il a également écrit "The Jivaro: People of the Sacred Waterfalls" et "Hallucinogens and Shamanism".
Ce que j'ai vu
J'ai mené mes premières recherches anthropologiques, il y a maintenant quarante ans, chez les Indiens
jivaros, ou Untsuri Shuar, sur les pentes boisées des Andes équatoriales. A cette époque, les Jivaros
étaient célèbres parce qu'ils réduisaient les têtes, une coutume qu'ils ont pratiquement abandonnée
depuis lors, mais aussi parce qu'ils pratiquaient le chamanisme, une habitude qu'ils maintiennent vivante
de nos jours. Durant les années 1956 et 1957, je recueillis de nombreuses informations sur la culture des
Jivaros, mais restai un observateur extérieur du monde des chamanes.
Deux ans plus tard, le Musée Américain d'Histoire Naturelle m'ayant proposé d'entreprendre une expédition en Amazonie péruvienne pour y étudier la culture des Indiens conibos de la région d'Uyucali, j'acceptai, enchanté par l'idée de conduire de plus amples recherches sur les cultures fascinantes des forêts de la Haute-Amazonie. Je menai ces recherches en 1960 et 1961.
À l'origine de ma découverte de la voie du chamane, il y a une expérience que je fis avec les Conibos et que j'aimerais partager ici avec vous.
J'avais déjà passé près d'une année dans un village conibo situé sur les rives d'un lac proche de l'un des affluents du Río Ucayali. Les recherches que je menais sur la culture des Conibos me donnaient pleine satisfaction, en revanche mes efforts pour obtenir des informations sur leur religion ne rencontraient guère de succès. Certes, les gens étaient amicaux, mais ils hésitaient à me parler de surnaturel. Finalement, ils me dirent que si je voulais vraiment apprendre, il fallait que je boive la boisson sacrée des chamanes, une potion à base d'ayahuasca, " la plante de l'âme". J'acceptai avec curiosité et inquiétude, car ils m'avaient averti que l'expérience allait être effrayante.
Le lendemain matin, mon ami Tomás, l'ancien du village, partit cueillir les plantes dans la forêt. Avant de me quitter, il me dit de manger très peu : un déjeuner léger et pas de lunch. A midi, il revint avec assez de plantes d'ayahuasca et de feuilles de cawa pour remplir une marmite d'une soixantaine de litres, qu'il mit à bouillir tout l'après-midi, jusqu'à ce que ne restent plus que trois ou quatre litres d'un liquide noirâtre, dont il versa une partie dans une vieille bouteille, pour qu'il refroidisse jusqu'au crépuscule,moment où, disait-il, nous le boirions.
Les Indiens muselèrent les chiens du village pour les empêcher d'aboyer parce que le bruit, m'expliquèrent-ils, peut rendre fou un homme ayant pris de l'ayahuasca. Ils recommandèrent en outre aux enfants de se tenir tranquilles. Si bien qu'au coucher du soleil, la petite communauté se trouva plongée dans le silence.
A l'instant où le bref crépuscule équatorial fit place à l'obscurité, Tomás versa un tiers de la bouteille dans une calebasse, et me tendit cette dernière. Les autres Indiens nous observaient. Je me sentais comme Socrate acceptant la ciguë au milieu des Athéniens - et soudain je me rappelai que les populations de l'Amazonie péruvienne donnent aussi à l'ayahuasca le nom de "petite mort". Je bus la potion d'un trait. Son goût était étrange, légèrement amer. Puis j'attendis que Tomás bût à son tour, mais il me déclara qu'il avait finalement décidé de s'abstenir.
Les Indiens m'avaient fait allonger sur la plate-forme de bambou sous le grand toit de chaume de la maison communautaire. On n'entendait aucun bruit, hormis le grésillement des criquets et l'appel d'un singe hurleur loin dans la jungle.
Alors que je regardais vers le haut, dans l'obscurité, des traits de lumière à peine perceptibles m'apparurent. Brusquement, ils augmentèrent de netteté et de complexité, puis éclatèrent en couleurs brillantes.
De très loin, un son me parvint semblable à celui d'une chute d'eau. Il augmenta progressivement, jusqu'à m'emplir les oreilles. Quelques minutes auparavant j'éprouvais de la déception, persuadé que l'ayahuasca n'aurait aucun effet sur moi. Mais à présent, le bruit du torrent impétueux inondait mon cerveau. Mes mâchoires commençaient à s'engourdir. L'engourdissement gagna mes tempes.
Au-dessus de ma tête, les traits de lumière devinrent plus brillants. Ils s'entrelacèrent, jusqu'à former une voûte semblable à la mosaïque géométrique d'un vitrail. Un camaïeu de violet éclatant forma au-dessus de moi un toit qui ne cessait de s'étendre. Au coeur de cette caverne céleste, le bruit de l'eau devint de plus en plus fort, et je percus de pâles figures se mouvant comme des ombres.
Comme si mes yeux s'accoutumaient aux ténèbres, cette scène mouvante se transforma en une sorte de foire, en un carnaval surnaturel de démons. Au milieu, présidant aux activités, regardant droit dans ma direction, une gigantesque tête de crocodile grimaçait, dont les mâchoires caverneuses laissaient jaillir un flot torrentiel. Lentement, les eaux et la voûte s'élevèrent, jusqu'à ce que la scène se métamorphosa en une simple image divisée en deux: le ciel bleu en haut, la mer en bas. Toutes les créatures s'étaient évanouies.
Alors, d'une position proche de la surface de l'eau, je commençai à apercevoir deux bateaux étranges qui flottaient dans l'air et qui, tout en se balançant d'avant en arrière, se rapprochaient de plus en plus de moi. Alors, lentement, ils se fondirent l'un dans l'autre pour devenir un seul vaisseau, orné à sa proue d'une énorme tête de dragon, un peu comme sur les navires vikings. Au milieu du bateau, se dressait une voile carrée. A mesure que le bateau flottait doucement, en avant, en arrière, au-dessus de moi, j'en vins à entendre un chuintement rythmé. Je me rendis compte qu'il s'agissait du bruit cadencé de centaines de rames qui faisaient avancer une galère géante.
Dans le même temps, je pris conscience du plus beau chant que j'aie entendu de ma vie, aigu, éthéré. Il émanait de myriades de voix à bord de la galère. En examinant plus attentivement le pont du navire, je pus discerner un grand nombre de personnages à tête de geai bleu et corps d'être humain, semblables aux dieux à tête d'oiseau figurant sur les peintures anciennes des tombes égyptiennes. Dans le même temps, une sorte d'essence-énergie commenca à sortir de ma poitrine et à flotter vers le navire. Moi qui me croyais un athée, j'éprouvai à cet instant la certitude absolue que j'étais en train de mourir et que les personnages à tête d'oiseaux étaient venus afin d'emporter mon âme sur leur navire.
Alors que les flots de mon âme continuaient à me sortir de la poitrine, je sentais que mes bras et mes jambes s'engourdissaient et que mon corps se transformait en béton. Je ne pouvais plus ni bouger ni parler. Lorsque l'engourdissement commença à gagner ma poitrine et mon coeur, j'essayai d'ordonner à ma bouche d'appeler à l'aide, de demander aux Indiens de me donner un antidote. Mais j'eus beau essayer, je ne parvins pas à rassembler suffisamment de forces pour prononcer un seul mot. Simultanément, il me sembla que mon abdomen se transformait en pierre, et je dus faire des efforts démesurés pour que mon coeur continue à battre. Je me mis à parler à mon coeur, à l'appeler "mon ami", "mon ami le plus cher", et, de toute l'énergie qui me restait, à l'encourager de continuer à battre.
Je pris conscience de mon cerveau. Je sentais - physiquement - qu'il avait été divisé en quatre niveaux distincts. Sur le niveau élevé, la plus proche de la surface, se trouvait l'observateur-commandant, conscient de la condition de mon corps et responsable de la tentative de continuer à faire battre mon coeur. Ce niveau percevait, en tant que spectateur uniquement, les visions émanant de ce qui semblait être les niveaux inférieurs de mon cerveau. Juste au-dessous du niveau le plus élevé, je sentais une couche engourdie, qui paraissait avoir été mise hors service par la drogue; elle était tout simplement absente. Mes visions, y compris mes visions du bateau aux âmes, émanaient du niveau juste en dessous de celui-là.
Oui, à ce moment-là, j'étais pratiquement certain de mourir. Mais alors que j'essayai de me faire à cette idée, un niveau de mon cerveau encore plus profond commença à me transmettre d'autres visions, d'autres informations. J'entendis que l'on me "disait" que je pouvais recevoir ces révélations sans risque de les trahir puisque j'étais en train de mourir. J'entendis que l'on me "disait" que ces secrets étaient réservés aux mourants et aux morts. Je percevais très confusément que ces pensées m'étaient inspirées par des créatures reptiliennes géantes reposant mollement sur les couches les plus profondes de mon cerveau, là où ce dernier rejoint le sommet de la colonne vertébrale.
Je discernais vaguement ces créatures au coeur de gouffres lugubres et ténébreux. Elles projetèrent alors une scène devant mes yeux. Elles commencèrent par me montrer la planète Terre telle qu'elle était il y a une éternité, avant que n'y apparaisse la vie. Je vis un océan, une terre aride, et un ciel bleu lumineux.
Puis, par centaines, des grains noirs se mirent à tomber du ciel sur le paysage désolé en face de moi. Je vis alors que ces "grains" étaient en réalité de grandes créatures noires et brillantes aux larges ailes de ptérodactyle et au corps de baleine. Je ne pouvais voir leur gueule. Elles s'affalèrent, épuisées par leur voyage, reposant pour une éternité. Elles m'expliquèrent en une sorte de langage mental qu'elles fuyaient quelque chose situé loin dans l'espace. Qu'elles étaient venues sur Terre pour échapper à leur ennemi.
Elles me montrèrent de quelle manière elles avaient créé la vie sur la planète afin de se cacher au sein de formes multiples et dissimuler ainsi leur présence. Devant moi, la magnificence de la création et de la différenciation des animaux et des plantes en espèces - le résultat de centaines de millions d'années d'activité - s'imposa avec une force et un éclat impossibles à décrire. J'appris que les créatures-dragons résidaient à l'intérieur de toutes les formes de vie, homme y compris. Je dirais en rétrospective qu'elles étaient presque comme de l'ADN, mais en ce temps-là, en 1961, je ne savais rien de l'ADN.
Elles étaient les vraies maîtresses de l'humanité et de la planète, m'expliquèrent-elles. Nous autres humains n'étions que leurs réceptacles et leurs serviteurs. C'est pourquoi elles pouvaient me parler de l'intérieur de moi-même.
Ces révélations, jaillissant des profondeurs de mon esprit, alternaient avec les visions de la galère dont l'équipage à tête de geai bleu avait presque fini de hisser mon âme à bord. Le bateau s'éloignait peu à peu vers un large fjord flanqué de collines arides et usées, entraînant ma force vitale. Je savais qu'il ne me restait qu'un instant à vivre. Etrangement, les hommes à tête d'oiseau ne me faisaient pas peur ; je n'avais pas d'objection à ce qu'ils prennent mon âme, s'ils étaient capables de la garder. Mais je craignais que d'une façon ou d'une autre, mon âme ne pût demeurer sur le plan horizontal du fjord, mais que, par un processus inconnu, mais pressenti et redoutable, elle fût capturée ou recapturée par les dragons habitant les profondeurs.
Je ressentis brusquement ce qui faisait mon humanité, le contraste entre mon espèce et nos lointains ancêtres reptiliens. Je commençai à me battre pour ne pas retourner chez eux; je les ressentais de plus en plus comme étrangers, et peut-être malfaisants. Chaque battement de mon coeur représentait pour moi un effort énorme. Je cherchai une aide humaine.
Au prix d'un effort inimaginable et ultime, je parvins à murmurer aux Indiens un mot: "médicament". Je les vis se précipiter pour préparer un antidote, mais savais qu'ils n'y parviendraient pas à temps. J'avais besoin d'un gardien capable de défaire les dragons et essayai frénétiquement de faire surgir un être puissant qui me protège des créatures reptiliennes étrangères. Un tel être apparut devant moi; c'est le moment où les Indiens ouvrirent ma bouche de force et me contraignirent à boire l'antidote. Progressivement, les dragons retournèrent dans leurs profondeurs; le navire des âmes et le fjord s'étaient évanouis. Je me détendis, soulagé.
L'antidote m'apaisa complètement, mais j'eus néanmoins de nombreuses autres visions, d'une nature plus superficielle, maîtrisables et agréables. Je fis à volonté des voyages fabuleux à travers des régions lointaines, aux confins mêmes de la galaxie; je créai d'incroyables architectures; j'utilisai des démons grimaçants et sardoniques pour réaliser des fantasmes. Souvent, je me surpris à rire de l'incongruité de mes aventures.
Lorsque je me réveillai, les rayons du soleil perçaient le toit de palme au-dessus de moi. J'étais toujours allongé sur la plate-forme de bambou, et entendais les bruits usuels du matin: les Indiens parlant entre eux, des bébés en pleurs, un coq qui chantait. Je fus surpris de me découvrir revigoré et paisible. Alors que je reposais là, contemplant le magnifique réseau tissé du toit, les souvenirs de la nuit précédente dérivèrent à travers mon esprit. Cessant momentanément de solliciter ma mémoire, j'allai chercher un magnétophone dans mon sac marin. Comme je fouillais dans le sac, plusieurs Indiens me saluèrent en souriant. Une vieille femme, l'épouse de Tomás, me donna comme déjeûner un bol de soupe de poisson et de plantain. Le goût en était extraordinaire. Puis je retournai sur la plate-forme, impatient d'enregistrer mes expériences de la nuit avant d'oublier l'un ou l'autre détail.
Le travail de remémoration fut aisé, sauf pour une période de la transe que je n'arrivais pas à me rappeler : elle restait vide, comme si la bande avait été effacée. Je luttai des heures pour me souvenir de ce qui s'était produit durant cette partie de l'expérience; je dus littéralement extraire cette évocation de force des profondeurs de ma conscience. Ce dont j'avais tant de peine à me souvenir, c'étaient les révélations que m'avaient faites les créatures à forme de dragon, sur leur rôle dans l'évolution de la vie sur cette planète et sur leur contrôle inné de toute matière vivante, homme compris. La remémoration de cet épisode me mit dans un état de grande excitation, et je ne pus m'empêcher de ressentir que je n'aurais peut-être pas dû le rapporter des régions inférieures de mon esprit.
J'éprouvais même une sentiment étrange de crainte pour ma sécurité, puisque je possédais à présent un secret dont les créatures m'avaient indiqué qu'il était réservé aux mourants. Je décidai sur-le-champ de partager cette connaissance avec d'autres afin que le "secret" ne réside pas chez moi seul et éviter que ma vie soit mise en péril. Je fixai mon moteur hors-bord sur une pirogue et partit pour une mission évangélique américaine proche du village, où j'arrivai vers midi.
Le couple qui tenait la mission, Bob et Millie, accueillants, pleins d'humour, compatissants, sortait du lot des évangélistes ordinairement envoyés par les Etats-Unis. Je leur racontai mon histoire. Lorsque j'en vins à la description du reptile de la gueule duquel jaillissaient des flots, ils échangèrent un regard, prirent leur Bible et me lurent le verset suivant, extrait du chapitre XII de l'Apocalypse :
Ils m'expliquèrent que dans la Bible le mot "serpent" était un synonyme des mots "dragon" et "Satan". Je continuai mon récit. Lorsque j'en arrivai aux créatures à forme de dragon fuyant des ennemis situés au-delà de la Terre et atterrissant sur notre planète pour s'y cacher, Bob et Millie, surexcités, me lurent à nouveau un extrait du même passage de l'Apocalypse :
Il y eut alors un combat dans le ciel : Michaël et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon lui aussi combattait avec ses anges, mais il n'eut pas le dessus; il ne se trouva plus de place pour eux dans le ciel. Il fut précipité le granddragon, celui qu'on nomme Diable et Satan, le séducteur du monde entier, il fut précipité sur la terre et ses anges avec lui.
J'écoutais avec surprise et émerveillement. Les deux missionnaires semblaient impressionnés, quant à eux, par le fait qu'un breuvage de "sorciers" ait apparemment pu révéler certains éléments sacrés de l'Apocalypse. Lorsque j'eus terminé mon récit, je me sentis soulagé d'avoir partagé ma nouvelle connaissance, mais j'étais aussi épuisé. Je m'endormis sur le lit des missionnaires, les laissant poursuivre leur conversation à propos de mon expérience.
Ce soir-là, alors que je retournais au village, ma tête commença à battre au même rythme que le bruit du hors-bord; je pensai que je devenais fou; je dus me boucher les oreilles pour que cette impression cesse. Je dormis bien, mais le lendemain matin, remarquai un engourdissement, une sorte de pression dans ma tête.
J'étais à présent pressé de solliciter l'opinion professionnelle de l'Indien le plus informé de ces choses surnaturelles, un chamane aveugle qui, à l'aide de l'ayahuasca, avait fait maintes incursions dans le monde des esprits. Il me semblait judicieux qu'un aveugle fût mon guide au pays des tenèbres.
Je me rendis dans sa hutte et, à l'aide de mes notes, lui décrivis mes visions point par point. Au début, je lui parlai seulement des moments les plus spectaculaires; en évoquant les créatures à forme de dragon, j'omis donc de lui dire qu'elles arrivaient de l'espace et expliquai seulement : "C'étaient des animaux noirs géants, quelque chose comme de grandes chauves-souris, plus longues que la longueur de cette maison. Ils disaient être les vrais maîtres du monde." En conibo, il n'y a pas de mot pour dragon; "chauve-souris géante" me semblait être l'image la plus précise pour décrire ce que j'avais vu.
Le chamane leva vers moi ses yeux aveugles et dit avec un sourire narquois: "Oh, ils disent toujours ça. Mais ils sont seulement les Maîtres des Ténèbres Extérieures." Désinvolte, il désigna le ciel de la main. Je sentis un frisson monter dans ma colonne vertébrale : je ne lui avais pas encore dit que j'avais vu, dans ma transe, les dragons venir de l'espace intersidéral.
J'étais abasourdi. Ce que j'avais éprouvé était déjà connu de cet aveugle aux pieds nus, qui l'avait découvert en explorant le même monde où je venais de m'aventurer. C'est à ce moment que je décidai d'apprendre tout ce qu'il me serait possible d'apprendre sur le chamanisme.Navigation :
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