« Baïkal. Etymologiquement la blanche, la pure. Le plus vieux lac du monde : vingt cinq millions d'années, la plupart des lacs terrestres n'en ont que dix mille. Le plus profond aussi : moins 1 637 mètres. Et on trouve sur les rives, par endroits, des falaises de 1 500 mètres. Pour 635 kilomètre de long et 80 de large.
Baïkal est le seul lac qui donne le vertige à qui ose nager (quinze degrés maxi). Les eaux sont si pures qu'on voit à cent mètres plus bas. Baïkal, la plus abondante réserve d'eau douce de la planète (20% du total), au coeur d'une dépression, est coincé entre trois plaques tectoniques mystérieusement secouées, aujourd'hui encore, par un tremblement de Terre toutes les 6 heures.
Vingt sept îles, moins de 20° de moyenne l'hiver qui dure 6 mois. Le lac se couvre d'un mètre de glace
si solide que les russes y construisirent en 1904, pendant la guerre russo-japonaise, une voie ferrée
pour acheminer du matériel au front. Quarante villes côtières, abritant plus de cent mille âmes,
descendant de la demi-douzaine de peuples qui sont passés par là depuis quarante mille ans : bouriates,
mongols, turcs, tibétains, certains disent les indiens, et les russes depuis 1940 seulement. On dit que
le chamanisme, premières visions connues de l'univers, y est né, et que le bouddhisme s'y enracina tel un
nénuphar.
Mais là n'est pas le plus grand trésors du lac Baïkal. Je ne parle même pas du Nerpa, ce phoque d'eau douce, une des 1 100 espèces indigènes (on ne le trouve nulle par ailleurs). Son frère le phoque marin vit à 3 200 kilomètres de là. Non, le plus grand trésor ne mesure même pas un centimètre. Il s'agit d'une minuscule crevette d'eau douce, baptisé Epischura Baïkalensis, crevette du Baïkal.
Tout le miracle du lac Baïkal est dans cette crevette. Sans elle, il n'y aurait pas de Baïkal. Longtemps les scientifiques se sont demandés comment une eau douce à plus de mille mètres de profondeur parvenait à s'oxygéner et à ne pas stagner et pourrir. Réponse : la micro-crevette en dévorant planctons et bactéries, sert de filtre naturel, permet à l'eau de rester vivante et pure. Pure au point que les entreprises prospèrent en débitant le lac en bouteille. Bue en Russie et à Moscou, l'eau du Baïkal sera bientôt disponible dans le monde entier. Si les grandes marques occidentales le permettent. Car la guerre commerciale de l'eau en bouteille gronde et sur place, on raconte que c'est déjà la mafia qui contrôle l'eau du Baïkal.
Là n'est pas le plus alarmant. Le plus grave, c'est que la crevette du Baïkal est en danger. Donc le lac aussi.
Depuis 1962, une ville de 17 000 habitants s'est installée sur la rive sud. Cette ville, Baïkalsk, décharge autant d'immondices qu'une ville de cinq cent mille habitants. Tout simplement parce qu'en son coeur se trouve une gigantesque usine de pâte à papier qui déverse chaque jour deux cent mille tonnes d'eaux polluées.
« Malheureusement, explique le docteur Mikhail Gratchev, académicien et directeur de l'Institut de Limnologie de Sibérie, le mélange des eaux est si fragile qu'une simple augmentation de la quantité de sel pourrait entraîner la mort du lac. On ne sait pas ce qui pourrait se passer, mais la catastrophe peut subvenir d'un coup et n'importe quand. En installant cette usine sur ses rives, une énorme erreur a été commise. Jusqu'ici, le pire a été évité. »
Le pire, c'était le plan de Staline. Il ne voulait pas construire une ville autour du lac mais une
vingtaine, autour d'immenses usines. Le petit père voulait mettre le lac au service de l'industrie, en
profitant de cette énorme masse d'eau gratuite.
Au début des années soixante, l'académie des sciences se souleva contre le projet, lutta pendant dix ans
et parvint à le faire annuler, mais pas à temps pour éviter la construction de Baïkalsk :
« Ce fut une des premières grandes batailles écologiques de la planète, dit fièrement Gratchev. En pleine
dictature communiste, l'académie des sciences est parvenue à s'opposer au parti et à sauver, du moins
temporairement, le lac Baïkal de la mort.
– Que faut-il faire pour le sauver définitivement ?
– Fermer l'usine, déménager la ville de Baïkalsk. Mais nous ne sommes plus sous Staline : lui aurait
fait déménager toute la ville par l'armée et déporté la population dans un autre coin de sibérie. Ca, nous
ne pouvons plus le faire.
– Alors quoi ?
– Trouver une solution, et vite ! »
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