L’existence même des sociétés est aujourd’hui menacée du fait de l’activité humaine, de plus en plus enchaînée à des systèmes de production et de consommation sacrifiant la nature et le genre humain à la marchandisation généralisée et à la toute puissance de la technique. Il ne s’agit plus seulement d’une crise se manifestant par des conflits internes aux sociétés (sociaux, militaires, politiques), mais d’une crise globale. Si dans ses effets, elle ne fait pas a priori le tri entre les classes sociales et les pays, elle les affecte de façon très différenciée, ajoutant aux inégalités sociales les inégalités environnementales. Et si les dégradations écologiques appellent à une conscience et une responsabilité individuelle, ce sont bien des choix globaux de production et d’organisation sociale qui sont au cœur de cette crise. Le capitalisme à dominante financière, en semant l’illusion d’une création possible de richesses par la magie des marchés financiers, pousse à son paroxysme le mépris de l’humanité et de la nature.

Les mouvements sociaux, dans leur diversité, sont pris au dépourvu face à ces enjeux et aux changements de représentations qu’ils impliquent. Pour plusieurs raisons. D’abord, « la question sociale » n’a traditionnellement pas inclus la dimension écologique : les revendications sociales se sont surtout construites autour du travail, de la propriété, du paupérisme, des inégalités et de la redistribution. Les limites physiques à la croissance et souvent même la finalité sociale de la production sont passées au second plan. Ensuite, le caractère global de la crise écologique, joint à la démission des États face aux intérêts à court terme des firmes transnationales, exigent à présent des mouvements sociaux un élargissement de leurs projets et de leurs luttes. Car ce mode de développement productiviste, étendu à l’ensemble du monde, loin de réaliser la promesse d’un progrès pour l’ensemble de l’Humanité, menace l’équilibre écologique de la planète et ruine les valeurs d’égalité, de justice et de solidarité. Les mouvements écologistes s’interrogent eux-mêmes sur la question sociale, et notamment dans sa dimension Nord-Sud.
Les limites à la croissance infinie des richesses supposent des choix démocratiques, seuls remparts contre des formes autoritaires et inégalitaires de gestion des raretés. Voilà pourquoi nous devons ensemble pouvoir répondre à la question suivante : comment « croiser » et faire converger les campagnes contre le développement prédateur et polluant, les mouvements à finalité sociale, les mouvements paysans pour une autre agriculture et les mouvements à finalité directement environnementale ? Il est de notre responsabilité collective d’y parvenir.
Le prix des matières premières augmente et l’épuisement des ressources non renouvelables se confirme, pendant que la planète se transforme en une gigantesque poubelle sur laquelle prolifèrent les déchets et l’industrie du recyclage. La réglementation sur la fin de vie des produits tend en effet à se généraliser et de nouvelles filières émergent : non plus seulement métaux, verre et papier, mais aussi véhicules, plastiques, piles, pneus, et plus récemment, déchets électriques et électroniques, bateaux, avions. Ainsi 33 millions de tonnes de déchets sont recyclées en France (+ 64% en cinq ans), 7,7 milliards d’euros de chiffre d’affaire (+38% en cinq ans) y sont réalisés. Le déchet devient-il un « nouveau pétrole » ?
Tous les déchets ne sont pas ainsi traités comme matière première exploitable. En sont exclus de fait tous ceux qui, tels les déchets nucléaires, sont caractérisés comme pollution irréversible ou trop dangereuse. Mais tout se passe comme si pour les autres déchets, il y avait une réversibilité par un recyclage en boucle des matières et de l’énergie qui finalement autoriserait la poursuite de la production et de la consommation à l’infini, à condition de trouver les techniques adéquates de collecte et de retraitement.

Or le recyclage à grande échelle, même s’il est aujourd’hui nécessaire pour éviter l’asphyxie, est illusoire. Cette illusion est fondée sur un principe issu de la physique mécanique selon lequel la matière et l’énergie qui entrent dans un processus productif libèrent une même quantité et qualité de matière et d’énergie (« rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »). Selon cette vision, qui marque la pensée économique dominante construite sur le modèle de la physique mécanique, les phénomènes sont réversibles et le déchet peut alors « devenir pétrole ». L’activité économique est alors conçue dans un système clos à énergie constante et la production peut être illimitée. Or l’apport du deuxième principe de la thermo-dynamique, formulé par S. Carnot (1824) et son prolongement en matière économique, modifie radicalement cette manière de voir : dans le processus de production, dans son mouvement, il y a des modifications de qualité de l’énergie, selon un principe de dégradation appelé entropie. L’économiste roumain Georgescu Roegen montre comment l’économie, comme activité matérielle de transformation d’énergie et de matière, doit être replacée dans la biosphère. Emboîtant le pas des philosophes et physiciens ayant remis en cause une vision du monde dominée par les lois de la mécanique, G. Roegen s’appuie sur l’idée que les ressources naturelles constituent une énergie utilisable qui se transforme dans la production en énergie dégradée, en particulier sous la forme des déchets. Pour transformer ces déchets, il faut puiser à nouveau et de plus en plus sur le stock terrestre de matières premières épuisables : en ce sens, la dépense de matière et d’énergie n’est pas réversible. L’intérêt de cette approche bio-économique est de souligner l’illusion du retraitement des déchets pour assurer la durabilité de la planète, si n’est pas posée en même temps la nécessité d’une diminution de la pression physique et matérielle sur les ressources terrestres. Et ceci d’autant plus que dans le cadre du modèle productiviste, toute économie permise dans un domaine se traduit par une hausse de la production et de la consommation dans un autre (« effet rebond »).
Enfin l’amoncellement des déchets illustre une forme de décomposition des sociétés. Les produits à recycler ne contiennent pas seulement des matières premières, ils sont aussi le produit du travail, transformé en une activité humaine dégradée, sans qualité. L’accumulation illimitée des richesses se traduit par une accumulation illimitée des déchets et dans ce processus, le travail lui-même devient d’abord une simple ressource et ensuite un déchet. Le « travail jetable » ou encore l’expression patronale « travailleurs inemployables » traduisent cette décomposition, tout comme les pressions incessantes à la baisse des salaires des travailleurs et la multiplication de la distribution « hard discount » qui va avec. Le capitalisme financiarisé boucle ainsi son œuvre : la matière semblant infiniment recyclable, il peut continuer à semer l’illusion d’une production et d’une richesse dématérialisée, dans laquelle le travail et la nature sont déconsidérés et ramenés au rang des accessoires.
Développement durable, principe du pollueur-payeur, questions énergétiques, gestion des déchets, problématique de l’émission de gaz carbonique, limite à la croissance telle qu’elle est mesurée, gestion de l’eau… le thème peut se décliner à l’infini, avec au bout de la perspective le devenir de notre planète, et donc de l’humanité.
Protéger l’environnement est très légitimement perçu comme un impératif par une part croissante des opinions, en Europe notamment. Mais protéger l’environnement pose par construction la question du modèle de développement, ce qui, dans un contexte de grandes inégalités entre pays, de forte concurrence et de course à la croissance, pose évidemment problème. L’écologie est donc intrinsèquement liée au social et le modèle de développement fondé sur la logique du capitalisme représente une régression tant sociale qu’écologique.Navigation :
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