Stratégie globale aux objectifs multiples


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1- Combinaison des intérêts énergétiques et militaro-industrielles
2- Etat d’urgence permanent au service de l’idéal néolibéral

> La guerre globale au terrorisme permet l’accaparement des ressources énergétiques mondiales par le monde occidental.

> Elle justifie la conservation et le renforcement de l’archipel militaire occidental et le complexe militaro-industriel états-unien.

> Elle légitime la mise en place d’un Etat d’urgence dans les démocraties capitalistes remettant en cause le progrès social et facilitant la promotion du modèle social néolibéral.

Le 11 septembre 2001 a marqué un tournant dans la définition de la stratégie des Etats-Unis, avec le déclenchement de l’offensive contre le terrorisme et l’adoption de la théorie de la guerre préventive. Cette analyse avait été élaborée depuis plusieurs années déjà dans les « think tanks » de la droite républicaine, celle-là même qui se retrouve en force dans l’administration Bush. Et elle préconisait aussi le renversement du régime du président Saddam Hussein.

Officiellement, à la lutte contre le terrorisme, M. Bush a ajouté deux autres objectifs stratégiques, le développement des capacités militaires des Etats-Unis et l’acquisition de ressources pétrolières supplémentaires.
Officieusement les politiques sécuritaires, l’idéologie du « conflit contre l’Islam », la mobilisation et la militarisation des sociétés occidentales semblent répondre aux intérêts des élites réactionnaires et néolibérales, à savoir la remise en cause du progrès social et la promotion du modèle de vie néolibéral.

Depuis les attentats de New York et de Washington, les Etats-Unis se sont tellement investis dans la guerre contre le terrorisme que celle-ci semble être devenue le seul objectif de la politique étrangère de l’administration Bush. Il est vrai que le président américain a réaffirmé à plusieurs reprises que l’organisation de cette campagne internationale est devenue sa plus lourde responsabilité. Mais, s’il ne fait aucun doute que des moyens énormes lui sont alloués, la lutte contre le terrorisme est loin d’être l’unique préoccupation du gouvernement américain.

I - Combinaison des intérêts énergétiques et militaro-industrielles

Dès son investiture en 2000, le président des Etats-Unis s’est en effet donné deux autres priorités stratégiques : la modernisation et le développement des capacités militaires américaines ainsi que l’acquisition de réserves pétrolières supplémentaires auprès de sources étrangères. Bien qu’ayant des origines différentes, ces deux objectifs ont fusionné avec la guerre antiterroriste pour former la stratégie cohérente qui guide actuellement la politique étrangère américaine.

Cette nouvelle stratégie n’a pas fait l’objet d’une déclaration de principe, et il ne semble pas qu’elle ait été explicitement formulée par Washington. Mais il ne fait aucun doute que ces trois priorités réunies ont profondément modifié les comportements militaires américains. L’analyse de quelques initiatives récentes des Etats-Unis permet de comprendre la nature de cette évolution.

L’Irak et le Golfe

L’invasion de l’Irak et la mise en place d’un gouvernement pro-américain à Bagdad ne représentent que les premières pièces d’un dessein plus vaste, le remodelage du Moyen-Orient et l’accaparement de ses ressources énergétiques. L’objectif déclaré de cette invasion était de détruire la capacité de l’Irak à produire des armes nucléaires, chimiques ou bactériologiques. Mais il est évident que Washington est décidé à éliminer toute menace pesant sur la production et sur le transport du pétrole dans cette région. Pour les stratèges américains, il s’agit également de s’assurer que les vastes réserves pétrolières irakiennes demeureront disponibles, c’est-à-dire ne tomberont pas sous le contrôle exclusif des compagnies pétrolières russes, chinoises ou européennes.

L’Asie centrale et le Caucase

Lorsque les forces américaines ont été déployées dans la région peu après le 11 septembre 2001, leur unique objectif ­ avoué alors ­ était de soutenir les opérations militaires dirigées contre les talibans en Afghanistan. Bien que ces derniers soient vaincus, il semble que ces forces vont rester dans la région afin d’accomplir une autre mission. Celle-ci consistera probablement ­ les Etats-Unis étant déterminés à accéder aux vastes réserves énergétiques du bassin de la mer Caspienne ­ à protéger l’acheminement du pétrole et du gaz destinés aux marchés occidentaux. Cette hypothèse est étayée par l’envoi d’instructeurs militaires américains en Géorgie, étape-clé de l’oléoduc qui relie la mer Caspienne à la mer Noire et à la Méditerranée, ainsi que par la décision américaine de remettre en état une base aérienne au Kazakhstan, sur les rives de la Caspienne.

La Colombie

Jusqu’à il y a peu de temps, le but annoncé de l’engagement militaire américain en Colombie était la lutte contre le trafic de stupéfiants. Au cours de l’année 2002, la Maison Blanche a ajouté deux nouveaux objectifs au programme d’assistance militaire américain : combattre la violence politique et le « terrorisme » pratiqués par la guérilla, et protéger les oléoducs qui transportent le pétrole des gisements intérieurs jusqu’aux raffineries situées sur la côte. Pour financer ces nouvelles priorités, l’administration Bush a demandé au Congrès de voter une augmentation de l’aide militaire à Bogota, dont 100 millions de dollars spécifiquement destinés à la protection des oléoducs.

On retrouve dans ces exemples, et dans d’autres ailleurs dans le monde, les trois grandes priorités énoncées plus haut. Mais c’est leur fusion en une seule et même stratégie qui attire l’attention. Il est désormais impossible de comprendre la direction globale de la politique étrangère américaine sans prendre en compte les implications de cette intégration. Pour ce faire, il est nécessaire d’examiner séparément ces trois priorités, puis d’analyser la manière dont elles se combinent.

Cet objectif, défini par le candidat George W. Bush lors de la campagne présidentielle de 2000, est devenu depuis une priorité absolue du gouvernement. Dans un discours-clé prononcé à Citadel (une prestigieuse école militaire située à Charleston, en Caroline du Sud), M. Bush a expliqué, en septembre 1999, la manière dont il comptait accomplir la « transformation » des forces militaires américaines. Après avoir affirmé que l’administration Clinton n’était pas parvenue à ajuster les programmes militaires aux nouvelles réalités de l’après-guerre froide, le candidat républicain s’est engagé à effectuer une réévaluation complète de la stratégie américaine afin de « commencer à construire l’armée du siècle à venir ».

Cette transformation de l’armée aura deux objectifs principaux : en premier lieu, assurer l’invulnérabilité du territoire en construisant un bouclier anti-missile et en préservant la supériorité américaine dans le domaine des armes de pointe ; ensuite, développer la capacité des Etats-Unis à envahir des puissances régionales hostiles comme l’Iran, l’Irak ou la Corée du Nord. M. Bush a donc affirmé son soutien à la mise au point d’un bouclier antimissile protégeant les cinquante Etats américains, ainsi qu’à la « révolution de la pensée militaire » qui tend à rendre systématique l’utilisation de l’ordinateur, de capteurs perfectionnés, de matériaux « furtifs » et d’autres technologies avancées sur le champ de bataille. D’après le président, cette politique assurera la suprématie américaine « à long terme ».

Dans le cadre du second objectif, M.Bush a appelé de ses voeux le développement de la capacité américaine à « projeter la puissance » ­ en d’autres termes, la capacité à déployer sur des territoires lointains des forces puissantes, capables de triompher de n’importe quel adversaire. Une telle ambition réclame l’acquisition de nouveaux équipements, comme des capteurs de pointe et des avions sans pilote, mais aussi la réduction de la taille des unités afin de rendre leur déploiement plus rapide. M.Bush a expliqué : « Nos forces armées devront être mobiles, meurtrières et faciles à déployer avec un minimum de soutien logistique. Nous devons être capables de projeter notre puissance à très longue distance, en quelques jours ou en quelques semaines, plutôt qu’en quelques mois (...). Sur terre, nos unités lourdes doivent devenir plus mobiles, nos unités légères plus meurtrières. Toutes doivent être plus faciles à déployer. »

Cette architecture reposera largement sur les nouvelles technologies, mais son orientation principale reste la capacité à projeter rapidement la puissance militaire. Reprenant les termes du discours donné à Citadel, M. Bush estime que les forces terrestres américaines seront « plus mobiles et plus meurtrières », que les forces aériennes seront « capables de frapper des objectifs lointains avec une précision absolue », et que les forces navales pourront « projeter notre puissance loin à l’intérieur des terres. »

Ces objectifs déterminent désormais les orientations budgétaires à long terme du Pentagone. Déjà, le budget de la défense pour l’année fiscale 2003 (qui commence le 1er octobre de l’année précédente), s’élevait à 379 milliards de dollars, en augmentation de 45 milliards par rapport à 2002. Lors de la présentation de ce budget, M. Rumsfeld a déclaré : « Nous avons besoin de forces armées rapidement déployables et totalement intégrées entre elles, capables d’arriver rapidement sur des champs de bataille lointains et de coopérer avec nos forces aériennes et navales pour frapper nos adversaires rapidement, avec précision et de manière dévastatrice. » Et, si des moyens supplémentaires sont effectivement assignés à un bouclier antimissile et à la lutte contre le terrorisme, c’est bien la capacité à projeter la puissance militaire qui défini les investissements et l’organisation des forces armées depuis 2000.

Après le 11 septembre 2001, une notion a fait son entrée dans la pensée stratégique américaine : l’idée selon laquelle les Etats-Unis doivent pouvoir employer la force de manière préventive contre des puissances hostiles susceptibles d’utiliser des armes de destruction massive. La Maison Blanche affirme en effet que des attaques préventives pourraient se révéler nécessaires afin de défendre les citoyens américains face à la menace représentée par les « Etats voyous ». S’il est évident pour tout le monde qu’une telle affirmation représente un changement radical dans la stratégie américaine, elle est parfaitement cohérente par rapport aux deux autres objectifs de l’administration : assurer l’invulnérabilité des Etats-Unis et développer leur capacité à envahir et à soumettre des puissances hostiles.

La seconde priorité de l’administration,­ l’acquisition de nouvelles réserves de pétrole auprès de pays étrangers ­ a été détaillée pour la première fois dans un rapport du National Energy Policy Development Group, publié le 17 mai 2001. Rédigé par le vice-président Richard Cheney, ce document établit une stratégie destinée à répondre à l’augmentation des besoins en pétrole des Etats-Unis au cours des vingt-cinq prochaines années. Si le rapport évoque quelques mesures destinées à économiser l’énergie, la plupart de ses propositions visent à augmenter les réserves énergétiques américaines.

Dès sa publication, le rapport Cheney a déclenché une double polémique. D’abord, parce qu’il recommande d’implanter des stations de forage dans le parc national de l’Alaska, mais aussi parce que ses auteurs ont eu des contacts préalables avec Enron, aujourd’hui en faillite. Cette polémique a contribué à faire passer sous silence d’autres aspects du rapport, notamment ceux concernant les véritables implications internationales de cette politique énergétique. Celles-ci n’apparaissent clairement que dans le dernier chapitre (« Renforcer les alliances globales »), qui propose de parer à la pénurie imminente de pétrole en augmentant les importations.

Mais la plupart des pays producteurs n’ont pas les ressources financières nécessaires au développement de leurs infrastructures pétrolières, ou répugnent à laisser des clients américains dominer leur production énergétique. Conscient de cela, le rapport recommande à la Maison Blanche de faire du développement des importations pétrolières « une priorité de [la] politique commerciale et étrangère ». Afin de répondre aux besoins du pays, le rapport conseille notamment à l’administration de se concentrer sur deux objectifs.

Le premier consiste à augmenter les importations venant des pays du golfe, qui détiennent environ les deux tiers des réserves énergétiques mondiales. Aucune autre région du monde ne pouvant augmenter sa production aussi rapidement, le rapport recommande de vigoureux efforts diplomatiques destinés à persuader l’Arabie saoudite et ses voisins de laisser à des entreprises américaines le soin de conduire des travaux importants de modernisation de leurs infrastructures.

Second objectif, augmenter la « diversité » géographique des importations américaines, afin de réduire les conséquences économiques des futurs soubresauts d’une région chroniquement instable. « La concentration de la production pétrolière dans une seule région du monde risque de contribuer à l’instabilité du marché », explique le rapport. En conséquence, « la diversification des sources d’approvisionnement est de prime importance ». Afin de la promouvoir, le rapport suggère une collaboration étroite avec les entreprises américaines du secteur énergétique, destinée à augmenter les importations à partir du bassin de la mer Caspienne (en particulier de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan), de l’Afrique subsaharienne (Angola et Nigeria) et de l’Amérique latine (Colombie, Mexique et Venezuela).

Mais le rapport Cheney oublie de préciser ce que tout lecteur un tant soit peu informé est obligé de conclure : toutes les régions désignées comme sources potentielles de pétrole sont instables ou entretiennent de forts sentiments anti-américains, quand ce n’est pas les deux. S’il est vrai que certaines parties des élites de ces régions sont peut-être favorables au développement de la coopération économique avec les Etats-Unis, d’autres parties de la population rejettent souvent cette idée, par nationalisme ou pour des raisons économiques ou idéologiques. Les tentatives américaines visant à acheter davantage de pétrole à ces pays risquent donc fort d’être accueillies par diverses formes de résistance pouvant aller jusqu’au terrorisme ou d’autres types de violence. Le rapport implique donc des conséquences relatives à la sécurité qui ont une importance considérable pour la stratégie internationale de Washington.

Et c’est ici qu’apparaissent des parallèles évidents entre la stratégie militaire et la politique énergétique de l’administration Bush. En effet, une politique énergétique visant à permettre aux Etats-Unis d’accéder à des réserves de pétrole situées dans des régions à l’instabilité chronique n’est réaliste que dans la mesure où les Etats-Unis sont capables de projeter leur puissance militaire dans ces régions. Que les responsables politiques soient parvenus à cette conclusion ou non, il ne fait aucun doute que les états-majors, eux, l’ont fait. Dans le rapport de septembre 2001 de la Quadrennial Defense Review (QDR), le ministère de la défense reconnaît que « les Etats-Unis et leurs alliés vont continuer à dépendre des ressources énergétiques du Proche-Orient », et que cet accès pourrait être entravé par divers moyens militaires. La QDR décrit alors les types d’armes et de troupes dont les Etats-Unis auront besoin pour faire face à ces menaces ­ précisément celles énumérées par M.Bush lors des déclarations citées plus haut. Notre stratégie militaire « repose sur la capacité des forces américaines à projeter leur puissance dans le monde entier », conclut le rapport.

Troisième grande priorité de l’administration Bush, la campagne contre le terrorisme a été explicitée par le président lors d’un discours devant le Congrès le 20 septembre 2001, neuf jours après les attentats de New York et de Washington. Cette campagne ne sera pas limitée à une série de bombardements punitifs ou à une grande bataille, mais elle impliquera une « campagne prolongée » s’étendant à plusieurs théâtres d’opération jusqu’à ce que « chaque groupe terroriste à visée mondiale ait été découvert, arrêté et détruit ». Plus tard, le président Bush a étendu la guerre contre le terrorisme à l’Iran et à l’Irak, qui représenteraient une menace en raison de leur intention de développer des armements nucléaires, chimiques et bactériologiques.

Une telle stratégie exige deux types d’efforts : au niveau du renseignement, afin de trouver et de neutraliser les réseaux terroristes, et au niveau militaire, afin de détruire les sanctuaires des terroristes et de punir les Etats qui les protègent. Si ces deux activités semblent vitales à la victoire, c’est l’aspect militaire qui a le plus attiré l’attention des dirigeants. Or cet aspect converge assez précisément avec les deux autres grandes priorités de l’administration.

La guerre contre le terrorisme contribue donc désormais à l’effort américain destiné à protéger l’accès au pétrole, notamment dans le golfe et dans le bassin de la mer Caspienne. Et la guerre en Afghanistan apparaît alors comme un prolongement de la guerre secrète menée en Arabie saoudite entre les opposants à la monarchie en place et la famille royale, soutenue par les Américains. A ce titre, la volonté américaine officielle de détruire le réseau Al-Qaida en Afghanistan apparaît motivée par la nécessité de protéger la famille royale saoudienne afin de garantir l’accès américain au pétrole de ce pays. La manipulation de ce réseau est susceptible de légitimer une coopération durable et privilégiée entre l’Occident et la monarchie saoudienne, du fait de la convergence des intérêts que la donne terroriste constitue.

On observe une évolution de même ordre dans la région qui borde la mer Caspienne. Sous le président Clinton, le ministère de la défense a établi des relations avec les forces armées d’Azerbaïdjan, de Géorgie, du Kazakhstan, du Kirghizstan et de l’Ouzbékistan, et a commencé à leur fournir armes et entraînement. Mais, depuis le 11 septembre 2001, ces efforts se sont considérablement intensifiés. Ainsi, les bases temporaires en Ouzbékistan et au Kirghizstan sont en train de devenir des installations semi-permanentes. Les Etats-Unis aident également au « réaménagement d’une base aérienne d’importance stratégique » au Kazakhstan.

Une fois combinées, ces trois orientations créent une dynamique plus puissante. Il est en effet très difficile de critiquer une stratégie qui porte sur autant d’aspects vitaux de la sécurité nationale. Si on les présentait séparément, il serait possible de leur imposer des restrictions particulières. Par exemple, on pourrait exiger la limitation des budgets militaires ou la réduction des troupes engagées dans des régions riches en pétrole. Mais, lorsque tous ces aspects sont placés sous la bannière de l’antiterrorisme, il devient presque impensable de les discuter.

II - Etat d’urgence permanent au service de l’idéal néolibéral

Promotion de l’idéal « libéral-fasciste », militarisation de la société et remise en question du progrès social

Le nationalisme et le militarisme imprègnent les élites et des secteurs importants de la population en Occident et plus particulièrement aux Etats-Unis, entre autre dans les bastions blancs du Parti républicain dans le Sud et le « cœur » continental du pays. Dans son livre sur Le Nouveau militarisme américain, Andrew Bacevich, professeur à l’université de Boston, ancien colonel de l’armée et diplômé de West Point, en décrit les symptômes : la normalisation de la guerre, la glorification des chefs militaires, la recherche élitaire de la supériorité stratégique perpétuelle, l’accoutumance de la population à la guerre, une nouvelle « esthétique de la guerre » technologique à distance, et enfin la transfiguration des présidents en seigneurs de guerre.

Comment expliquer cette exception parmi les pays démocratiques « avancés » ? S’inspirant de C. Wright Mills, Bacevich combine l’étude des élites et la structuration du consentement populaire pour en rendre compte. Quoique le « nouveau militarisme » américain trouve son expression la plus achevée dans la doctrine de guerre préventive de l’administration Bush, il est « profondément enraciné dans le passé américain » et s’est développé « au grand jour en jouissant d’un grand soutien populaire » pendant la guerre froide. La création d’un immense appareil de sécurité, dont « l’étendue, le coût et la configuration » visent son expansion et son autoperpétuation, a transformé la société.

Outre le complexe militaro-industriel, deux facteurs plus récents sont mis en avant : la réaction élitaire aux transformations sociales démocratiques des années 1960 et 1970, notamment pendant la guerre du Vietnam, et l’irruption du fondamentalisme chrétien dans l’arène politique. Depuis Nixon, la mobilisation politique de la religion a mené au « mariage de l’ambition eschatologique et de la métaphysique militaire ».

Dans son analyse du nationalisme américain, Anatol Lieven souligne, quant à lui, le poids des Etats du Sud dans l’émergence d’un bloc nationaliste, militariste et impérialiste. Présentés comme l’équivalent fonctionnel d’une ethnie nationale qui aurait, au sein de la fédération, une place à part et une identité culturelle propre, les Etats du Sud ont longtemps été et restent la source vive de l’expansionnisme. Avant la guerre de Sécession (1861-1865), l’expansionnisme du Sud était fondé sur une doctrine de supériorité raciale et de prédestination. Puis elle a mué en un nationalisme et un impérialisme d’autant plus agressifs que la défaite avait été totale. « Ayant abandonné le rêve d’indépendance », le Sud est devenu le « plus fervent défenseur de l’expansion impériale » et d’un « nationalisme belliqueux ». Reste pourtant le mystère de l’adoption par le pays tout entier d’une politique de puissance qui ne s’est que très rarement démentie.

Les deux ouvrages apportent des éclairages sociologiques et historiques importants sur un phénomène qui, comme le dit Bacevich, « invite à la guerre sans fin », ouvre la voie à une concentration toujours accrue du pouvoir, et pourrait in fine entraîner la « banqueroute morale et économique » des Etats-Unis.

Etat d’urgence permanent : conditionnement de la sphère sociale aux diktats des marchés

Partout en Occident et plus particulièrement aux Etats-Unis la lutte contre le terrorisme permet la mise en place progressive d’un Etat d’exception permanent réduisant sensiblement les libertés individuelles et criminalisant l’activisme politique et sociale allant à l’encontre de l’idéologie capitaliste et libérale.

On assiste ainsi à une reconfiguration de la souveraineté reniant les principes fondateurs du libéralisme classique : la séparation des pouvoirs et l’établissement de garanties constitutionnelles protégeant la personne de l’arbitraire oppressif de l’Etat.

Dans un état d’urgence permanent, l’exception devient la norme. Au début du XXe siècle, Carl Schmitt, théoricien politique réactionnaire allemand, a élaboré et systématisé une doctrine sur l’état d’urgence et d’exception. Dans ses premiers écrits, il opère une distinction entre dictature « commissariale » et dictature « souveraine », la première étant fondée sur l’ordre juridique existant et destinée à sauvegarder la norme constitutionnelle, la seconde détruisant cette norme. Dans ses ouvrages les plus importants, Théologie politique et La notion de politique, il opte pour la seconde : « Poussés à leur extrême logique, les travaux de Schmitt (...) constituent le fondement d’une exception autoritaire sans exception. » Dans le second ouvrage cité, Schmitt affirme que l’Etat, en tant qu’expression la plus élevée du politique, s’accomplit et ne découvre sa véritable essence que dans des situations d’urgence lorsqu’« il choisit son ennemi et décide de le combattre ».

Un tel choix produit du sens collectif, unifie la nation, dépolitise la société civile et concentre le pouvoir. L’état d’urgence permet à l’Etat de transcender la société et d’établir son autonomie dictatoriale. Ayant ainsi acquis le monopole de l’action et de la décision politiques, l’Etat, incarné par le dictateur qui décide de l’exception et qui, de ce fait, devient véritablement souverain, jouit de pouvoirs illimités. Etant donné que la guerre représente la forme la plus pure de l’état d’urgence, elle devient le fondement ontologique de l’Etat.

Actuellement, la déconstruction de l’ordre constitutionnel se déploie dans un contexte de « guerre » omniprésente. Une guerre définie depuis le début par l’exécutif américain (et par ses alliés) comme n’ayant de frontières ni spatiales ni temporelles. Le document de la Maison Blanche présentant la stratégie de sécurité nationale (NSS) pour 2002 assimile la « vulnérabilité [des Etats-Unis] au terrorisme » à une « nouvelle condition de vie ». Ainsi, la guerre perpétuelle est devenue le mode de vie de ce début de XXIe siècle. On apprend dans le document pour 2006, qui reprend les éléments-clés du NSS 2002 (celui-ci officialisa la doctrine de guerre préventive), que « les Etats-Unis vivent les premières années d’une longue lutte, une situation semblable à celle à laquelle notre pays a dû faire face au début de la guerre froide ».

Comme le souligne la philosophe Judith Butler, « la perspective d’un exercice [de pouvoir d’Etat méconnaissant la loi] structure l’avenir indéfiniment. L’avenir devient un avenir sans loi, non pas anarchique, mais livré aux décisions discrétionnaires d’un ensemble de souverains désignés ».

Les opérations d’une organisation terroriste déterritorialisée et éclatée ont été présentées, non comme un danger spécifique et circonscrit, mais comme une menace totalitaire planétaire de type hitlérien. Le 16 octobre 2005, M. Bush affirmait que les extrémistes islamistes tentaient d’« établir un empire islamique radical s’étendant de l’Espagne à l’Indonésie ». Deux jours plus tard, son conseiller à la sécurité nationale, M. Stephen Hadley, déclarait à son tour devant le Council on Foreign Relations à New York : « Al-Qaida entend rallier les masses musulmanes, renverser les gouvernements modérés de la région et rétablir le califat islamique qui [dans sa forme actuelle] régnerait de l’Espagne à l’Indonésie et au-delà. »

Cette exagération du pouvoir d’Al-Qaida tout comme les sinistres mises en garde de la Maison Blanche contre le spectre de « champignons atomiques » au lendemain du 11-Septembre pourraient paraître caricaturales s’il ne s’agissait d’une méthode de gouvernement servant à masquer les intentions autoritaires de l’Etat. C’est un jeu dangereux qui attise les haines essentialistes : les cultures plurielles de l’islam sont réduites à une catégorie indifférenciée désignant l’Autre, le barbare, l’ennemi. Le « choc des civilisations » devient peu à peu une prophétie autoréalisatrice.

Le paysage idéologique n’est pas beaucoup plus sain en Europe, où, il faut le rappeler, c’est dans un contexte colonial que l’état d’urgence en tant que forme d’exercice du pouvoir a été le plus souvent utilisé par les démocraties libérales. Aujourd’hui encore, entre les lignes du discours officiel, transparaît l’idée selon laquelle nous aurions besoin d’un Etat autoritaire pour nous protéger des barbares ; il faudrait renoncer à nos libertés pour préserver nos vies.

Sources documentaires

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